Origine et objectifs

  • Un statut de conservation ambigu en Europe

Le statut de conservation du Busard cendré Circus pygargus demeure incertain à l’échelle européenne. Selon BirdLife, ce statut se serait amélioré au cours des 10 dernières années et l’espèce est désormais considérée comme hors de danger (secure) (BirdLife International 2004). Une analyse attentive pays par pays révèle néanmoins qu’il convient de tempérer ce constat. La dynamique positive de l’espèce ne repose que sur les estimations en provenance de Russie, qui bien sûr représente la majorité des effectifs européens. La difficulté à produire des estimations ou des tendances fiables, à une échelle spatiale aussi large doit nous pousser à relativiser ces chiffres.

  • Au niveau national, l’espèce est très probablement en déclin

Ainsi si l’on excepte la Russie, la France concentre environ 26% des effectifs européens (Millon & Bretagnolle 2004), et se place à un niveau d’importance pour l’espèce similaire à 2 autres pays: l’Espagne (Garcia & Arroyo 2004) et la Biélorussie. Les récentes estimations de l’ouvrage Rapaces Nicheurs de France font état de 3800-5100 couples nicheurs (Thiollay & Bretagnolle 2004). Si l’absence d’estimations antérieures fiables ne permet de dégager une tendance en terme d’effectifs, la comparaison de la répartition actuelle avec celles obtenues par les Atlas des Oiseaux Nicheurs de France (Yeatman 1976, Yeatman-Berthelot & Jarry 1994) souligne un net recul depuis les années 1980. Le Busard cendré est avec le Busard des roseaux et le Milan royal l’espèce pour laquelle le recul en terme de distribution est le plus important, avec un retour à un niveau similaire à celui décrit au sortir de la période de destruction des rapaces (Millon & Bretagnolle 2004). Cette tendance à la baisse s’avère confirmée par le suivi à long terme assuré dans différents sites en France (Millon et al. 2004). Sur ces sites, outre la légère diminution observée, la tendance la plus significative concerne la disparition des années pics, notamment pour les populations du centre-ouest de le France, qui caractérisaient la dynamique de cette espèce depuis le début des suivis en France.(Fig.1)

Fig.1 Evolution comparée de six populations de Busard cendré. L’indice 100 correspond à la moyenne du nombre de couples, ceci pour chacune des populations, afin de pouvoir les comparer entre elles directement. Par exemple, la taille de population moyenne enregistrée sur le site des Deux-Sèvres sur la période 1995-2006 s’élève à 49 et représente donc la ligne horizontale en pointillée. L’indice légèrement supérieure à 200 notée en 1996 correspond en fait à 102 nids trouvés cette année-là, soit plus du double. Modifiée d’après Millon et al. 2004.

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  • Diverses menaces pèsent sur l’espèce
Une probable baisse des ressources alimentaires

pour le Busard cendré dans les milieux céréaliers est établie, en lien avec l’intensification de l’agriculture. Le suivi des densités de Campagnols des champs sur 2 sites du Poitou-Charentes montre en effet une baisse de l’amplitude des cycles de pullulation de ce rongeur (données CEBC-CNRS de Chizé).

Ou la destruction des nichées au moment de la moisson

Les résultats de l'Enquête Rapaces 2000 ont permis d'estimer à 70% la part de la population de Busard cendré se reproduisant en céréales. Les 30% restant se distribuant pour l’essentiel au sein des marais littoraux et des zones de garrigue. Le risque de destruction des nichées est très variable d’une année à l’autre et dépend également de la localisation géographique (date de moisson, ratio escourgeon/blé). A l’échelle nationale, la proportion moyenne de nichées ayant nécessité intervention s’élève à 30% (données Mission FIR-LPO). En outre, il est intéressant de noter que la baisse des ressources alimentaires rend les nichées plus susceptibles aux moissons en retardant la date de ponte des busards.

  • Un effort de protection par des bénévoles unique en Europe pour un rapace

Depuis les première opérations menées dans le Cher (A. Perthuis en 1976) et en Lorraine (D. Béguin en 1977), un réseau de protection des nichées de busard s’est développé en France pour atteindre un niveau jamais atteint précédemment en Europe en ce qui concerne une espèce de rapace. Depuis 1988, entre 600 et 1000 nids sont visités chaque année à des fins de conservation (Fig.2), auxquels s’ajoutent plusieurs centaines de nids de Busard Saint-Martin ainsi que quelques dizaines de nids de Busard des roseaux.

Fig.2 Evolution du nombre de couples et de nids suivis de Busard cendré en France entre 1988 et 2004. Mission FIR-LPO.

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  • Mais qui semble s’essouffler

Un essouflement semble se profiler, en lien ou non avec la baisse des effectifs de busards (Fig.3). Quelles que soient les causes de cette diminution, il s’avère primordial de réfléchir dès à présent aux possibilités d’optimiser cet effort dans le temps ou dans l’espace. Ceci nécessite de mesurer l’impact de la protection à l’échelle nationale sur la population de Busard cendré afin d’en augmenter l'efficacité. Et pour le mesurer, il est indispensable de comprendre le fonctionnement des populations de Busard cendré, et d’identifier les raisons de leur variation, à la fois dans le temps et dans l’espace.

Fig.3 Evolution de l’effort de protection évalué en terme de nombre de surveillants et de journées-hommes en France entre 1988 et 2004. Données Mission FIR-LPO.

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Nous nous devons d’amorcer un virage stratégique pour la conservation de l'espèce à grande échelle. Et ceci passe par une amélioration de nos connaissances du fonctionnement des populations de Busard cendré dans le temps mais aussi dans l'espace.

  • Que sait-on du fonctionnement des populations de Busard cendré ?

A l’initiative d’Alain Leroux dans les marais de Rochefort (17), un programme de marquage alaire individuel a vu le jour en 1988 afin d’estimer la survie et la fidélité aux sites de nidifications dans le contexte de changements drastiques des habitats en zones humides. Relayé par le CEBC-CNRS de Chizé, ce programme s’est étendu à 4 autres sites (Deux-Sèvres, Maine-et-Loire, Haute-Marne et Gironde (voir rubrique Etudes en France) qui font tous l’objet de suivis standardisés depuis au moins 10 ans. Le marquage individuel d’adulte nous permet d’estimer un taux de survie local qui s’élève à 65-70%. Il nous a également permis de mettre en évidence la forte fidélité des mâles à leur lieu de reproduction et la propension non négligeable des femelles à changer de site de reproduction, notamment après un échec de reproduction, et ce sur des distances pouvant excéder la centaine de kilomètres. En outre, 500 poussins ont été marqués selon la même technique, uniquement sur le site de Rochefort. 81 oiseaux ont été contrôlés ultérieurement, pour un taux de survie lors de la première année atteignant 30-35%. Un tiers de ces oiseaux a été contrôlé en dehors du site de Rochefort, ce qui laisse supposer l’existence d’oiseaux non détectés. Cette information, alliée aux quelques données de contrôle de bagues, permet d’avoir une idée qualitative de la dispersion juvénile pour cette espèce et renseigne sur l’important potentiel de mouvement des jeunes oiseaux (Fig.4)

Fig.4 Exemples de données de dispersion juvénile chez les femelles de Busard cendré. La dispersion juvénile représente la distance entre le lieu de naissance (indiqué par le cercle bleu) et le lieu de première reproduction. La distribution et l’abondance du Busard cendré est renseignée par un dégradé du jaune à l’orange (modifié d’après Thiollay & Bretagnolle 2004).

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Il n’est pas surprenant que le potentiel de dispersion soit important chez le Busard cendré, une espèce occupant des milieux ouverts. La dispersion a pu évoluer chez cette espèce comme une réponse à la durée de vie, par définition limitée. Ce phénomène est souligné par le changement d’habitat qu’a opéré l’espèce au 20ème siècle, depuis les zones non-cultivées comme les marais ou les landes vers les plaines céréalières. Plus récemment, des populations ont colonisé des nouvelles régions pourtant isolées géographiquement, comme en Bavière (R. Krüger, pers. com.) ou en Catalogne (Soutullo et al. 2006). Enfin, provenant également d’autres suivis particulièrement bien suivis en France (Hérault, Rhône, Isère, Aube, etc.), nous avons une idée précise de la variation des paramètres de reproduction (taille et date de ponte, nombre de jeunes à l’envol, proportion de jeunes sauvés des moissons, etc.).Fort de ces données collectées de façon précise et provenant de différents sites en France présentant des conditions écologiques variées, il est théoriquement possible de construire des modèles de dynamiques de population afin d’estimer la tendance de la population et de tester (et comparer) l’impact potentiel de différentes menaces comme l’avancement des dates de moissons, la baisse des disponibilités alimentaires ou encore la dégradation des conditions d’hivernage en Afrique. Ce genre de modèles simples peut se résumer sous la forme du schéma ci-dessous (Fig. 5)

Fig.5 Représentation schématique du fonctionnement d’une population de Busard cendré.

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  • Les échanges entre populations: la donnée manquante

Partons d’un constat simple: tout protecteur s’est demandé un jour pourquoi son effort de protection soutenu sur son secteur ne conduisait pas à une augmentation des effectifs nicheurs locaux. En prenant un peu de recul et d’espace, il est même possible d’observer tous les cas de figure, avec des populations tantôt croissante, stable ou décroissante pour un effort de protection équivalent. D’où provient cette hétérogénéité ? Du fait qu’aucun des sites d’études ne couvre une aire géographique assez grande pour être représentatif d’une population au sens biologique du terme. En d’autres termes, à l’échelle à laquelle nous travaillons localement, une part importante de la variation des effectifs provient, en plus de la démographie (i.e. mortalité et natalité), de phénomènes d’immigration et d’émigration. A titre d’exemple, sur le site suivi par le CEBC-CNRS de Chizé depuis 1995 et où tous les poussins sont bagués sur un secteur de 34 000 ha, un inventaire photographique réalisé en 2006 sur les oiseaux nicheurs a permis de constater que respectivement 50% des mâles et 30% des femelles étaient porteurs de bague seulement. En outre, la capture d’adultes porteurs de bagues sur les différents sites de marquage a révélé qui si dans 95% des cas, les mâles contrôlés étaient originaires du site, une femelle sur 2 en moyenne provient d’autres sites de baguage. Ces résultats combinés mettent en avant l’importance des échanges entre sites pour mieux appréhender la dynamique des populations de Busard cendré.

  • Un projet de marquage alaire des juvéniles à grande échelle

Le principal écueil des études portant sur la dispersion réside dans l’appréhension des mouvements à grande distance et du rapport entre la capacité de dispersion et la taille du site d’étude sur lequel l’espèce est étudiée. L’existence du réseau de protection des busards sur une grande partie de la répartition de l’espèce offre une opportunité unique pour qualifier mais aussi et surtout quantifier le phénomène de dispersion. L’utilisation du marquage alaire individuel assure une probabilité de contrôle importante du fait de la très bonne visibilité de cette technique d’identification, y compris par des observateurs inexpérimentés. Nous envisageons donc de mettre en place un programme extensif de marquage alaire des juvéniles de Busard cendré en s’appuyant sur le réseau de protecteurs existant à l’horizon 2007-2008. L’objectif de ce programme est de quantifier la dispersion juvénile du Busard cendré à l’échelle nationale. Le Busard cendré rencontre en France des conditions écologiques contrastées. Au sein des 3 pôles de distribution mis en évidence par l’enquête Rapaces 2000, l’impact des moissons comme le régime alimentaire des busards (proportion de campagnols notamment) diffèrent fortement (Fig. 6).

Fig.6 Les trois pôles de distribution du Busard cendré en France. D’après Thiollay & Bretagnolle 2004.echanges

Ces situations contrastées peuvent conduire à des différences marquées dans la dynamique de l’espèce, créant des zones plus ou moins productives, et définissant potentiellement des populations “sources” ou excédentaires et des populations “puits” ou déficitaires. Ces dynamiques variées peuvent influer le profil de dispersion en fonction de la distance et générer des échanges asymétriques entre ces différentes zones. C’est ce que nous voulons identifier et quantifier précisément dans le cadre de ce programme. Par exemple, il serait particulièrement important de savoir si les populations se reproduisant en milieux “naturels” comme dans les garrigues du Languedoc-Roussillon exportent des oiseaux vers les populations se reproduisant en milieux céréaliers.

  • Une couverture géographique exhaustive : la clef de la réussite

La réussite de ce projet passe par une couverture exhaustive des situations écologiques rencontrées par le Busard cendré sur l’ensemble de son aire de répartition. Ceci implique un effort supplémentaire pour réaliser l’opération de marquage sur des zones actuellement non suivies, particulièrement dans les milieux naturels où l’espèce n’est pas suivie puisque non soumise aux moissons. Les zones géographiques précises nécessitant un effort particulier sont en cours d’identification (enquête en cours sur la répartition spatiale de la protection) mais concernent d’ores et déjà le Massif Central et le Languedoc-Roussillon (le pôle Sud, Fig. 6).

  • Concrètement ?

L'année 2007 constituera un galop d’essai où le marquage n’aura lieu que sur une dizaine de sites pilotes (500-1000 poussins marqués), mais une année néanmoins cruciale avec la préparation active de l’extension des zones de suivis pour assurer la réussite en 2008. En 2008, l’objectif est de marquer entre 2000 et 3000 poussins sur l’ensemble de l’aire de répartition, couvrant l’ensembles des conditions écologiques rencontrées par l’espèce (noyau de population dense/population à faible densité et isolée géographiquement, impact de la moisson faible/fort/inexistant, régime alimentaire constitué de campagnols/campagnols-passereaux/autres, etc.). Nous avons choisi de concentrer cette opération dans le temps pour en assurer la réussite étant donné l’effort supplémentaire qu’il faudra consentir et qui n’est pas envisageable de maintenir dans le temps. Nous sommes persuadés que concentrer l’effectif nécessaire d’oiseaux marqués sur deux années, plutôt que de répartir un même effort de marquage sur une période plus longue, garantit l’obtention de résultats utilisables en terme de conservation. En outre, les années suivantes devront faire l’objet d’une attention particulière pour le contrôle des marques, toujours sur une aire géographique étendue. L’expérience acquise à partir du marquage des juvéniles sur le site de Rochefort montre que 90% des oiseaux sont revus dans les 4 années suivant le marquage.

  • Quelles implications en terme de conservation ?

L’objectif numéro 1 de ce programme réside dans la mise en place de mesures de conservation concrètes à grande échelle pour une espèce, qui si elle bénéficie d’un effort considérable de la part d’un réseau de bénévoles en partenariat avec le monde agricole, ne profite pas des mesures de protection habituelles (réseaux Parcs Naturels Régionaux, Réserves Naturelles, etc.) parce que vivant dans un milieu, les plaines céréalières pour l’essentiel, jugé (à tort) inintéressant en terme de biodiversité. Alliés aux suivis fins existants sur la biologie de reproduction sur plus d’une dizaine de sites en France, les résultats de ce projet aideront à définir des stratégies de conservation de manière optimale à la fois dans le temps et dans l’espace. Très concrètement, l’effort de protection pourra être dirigé vers les populations contribuant le plus fortement à la dynamique globale de l’espèce et mieux distribué dans le temps (effort particulier les années pics, plus faible lors des années crashs pour les populations se nourrissant de campagnols à dynamique cyclique). La dimension scientifique de ces résultats, comme leur dimension globale, sont à même de rendre envisageable la proposition de mesures de protection à grande échelle (soutien financier à la protection, retard de moisson, obtention de terrain pour expérimenter la mise en place de parcelles visant à accueillir une colonie de busards, etc.) impliquant des partenaires locaux importants (Chambre d’Agriculture, Conseils généraux, etc.).Ce genre d’action ambitieuse, mêlant scientifiques et naturalistes, et menée à grande échelle, a démontré, via la réussite de l’enquête Rapaces 2000, sa faisabilité, son efficacité à mobiliser un large réseaux de personnes et à faire prendre conscience aux différents partenaires que la conservation des oiseaux en France passe par une compréhension fine de leur écologie, et ce à large échelle spatiale.Notre pays rappelons-le, a une responsabilité majeure pour la conservation du Busard cendré en Europe de l’Ouest, à l’instar de nombreuses autres espèces des milieux agricoles comme l’Outarde canepetière ou l’Oedicnème criard.

  • Bibliographie

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Soutullo A., Limiñama R., Urios V., Surroca M. & Gil J.A. 2006. Density-dependent regulation of population size in colonial breeders : Allee and buffer effects in the migratory Montagu’s harrier . Oecologia 149: 543-552

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Yeatman L. 1976. Atlas des Oiseaux Nicheurs de France. Société d’Etudes Ornithologiques de France, Paris.Yeatman-Berthelot D. & Jarry G. 1995. Nouvel Atlas des Oiseaux Nicheurs de France, 1985-1989. Société d’Etudes Ornithologiques de France, Paris.